— Mélanie, tu as rendez-vous avec M. Moineau ce soir à 22 h, pour vacciner son chat, déclare Stéphanie d’un ton d’excuse.
— Encore… soupire la jeune vétérinaire en repoussant une mèche de cheveux échappée à sa queue de cheval. Je ne comprends pas pourquoi il ne vient pas pendant les heures d’ouverture habituelles ! Ce n’est pas comme si on fermait à 16 h. Et la clinique est ouverte six jours sur sept, quand même.
— Je sais, je sais, admet Stéphanie d’une voix apaisante. Mais comme il est prêt à payer le tarif d’urgence…
Elle finit sa phrase par un haussement d’épaules, en signe d’impuissance.
— Mouais, répond Mélanie. Pour une vraie urgence, ou pour les cas particuliers qui ne peuvent pas faire autrement, comme ceux de ce soir, bon, d’accord, mais là… je vais devoir écourter ma pause de la soirée à cause de lui.
— Il a peut-être une maladie qui l’empêche de sortir à la lumière du jour ? Tu sais comme ces malheureux qui ont été persécutés comme des loups-garous ?
— La porphyrie ? répond Mélanie. Tu as peut-être raison, ou alors, M. Moineau est un surnaturel qui n’assume pas sa condition et qui ne vient en consultation que pour son chien et jamais pour lui-même ! Enfin, si c’est le cas, ce n’est pas notre rôle de l’inciter à une confession.
— Tu as plusieurs rendez-vous en soirée, avant la castration du jeune chat-huant de Mme Dubois, reprend Stéphanie ; mais tu devrais avoir fini avant minuit.
— Une opé sur un chat-huant si près de la pleine lune, merci du cadeau ! proteste Mélanie. Il va être hyper agressif ! Bon sang, je lui avais expliqué à Mme Dubois lors de sa dernière consultation vaccinale de prendre rendez-vous il y a quinze jours, ou d’attendre le mois prochain.
— Tu sais comment elle est… Je lui ai bien réexpliqué qu’il était indispensable d’amener Tigrou enfermé dans le sac spécial qu’on lui a prêté, que le petit stresse le moins possible, et je lui ai délivré les appâts tranquillisants que tu as prescris lors de la dernière consultation.
Mélanie fait la moue. Ça aurait été tellement plus simple et plus humain de faire ça de jour, plus tôt dans le mois, quand le petit carnivore était encore repu par son repas mensuel. Mais non, certaines personnes n’écoutent jamais rien !
— Bon courage, docteur, finit Stéphanie avec un dynamisme écœurant. Je vais donner leur biberon de ciment aux gargouillets, et puis je file. Ma nourrice ne plaisante pas avec les horaires, surtout quand la pleine lune approche. Ah oui, j’allais oublier ; M. Dumollet a encore appelé pour recommander des vitamines spécial plumage pour son phénix. J’ai beau lui dire qu’à ce stade du cycle il n’y a rien à faire, il s’obstine toujours. Bon, ça ne lui fera pas de mal à Titi de toute façon… J’ai reçu le flacon, il est rangé sur l’étagère, à côté des pastilles pour la gorge des eybilles.
Les quelques nuits avant et après les pleines lunes étaient toujours les plus chargées, les clients-patients du cabinet étant alors plus à même de se transformer à volonté et d’exposer leurs problèmes. Les nuits de pleine lune, le cabinet était fermé et solidement barricadé, tandis qu’une des patrouilles de loups-garous de la ville – formées des meilleurs éléments – arpentait les rues du quartier sans relâche.
La sonnerie du téléphone arrache Mélanie à ses pensées.
— Bonsoir, Cabinet Vétérinaire de la Chimère, que puis-je pour vous ?
— Bonsoir mademoiselle, fait une voix étouffée et haut-perchée. Pourrais-je avoir une consultation rapidement, s’il vous plaît ?
— Pour quel genre de problème, monsieur ?
— Hum… c’est pour mon sabot avant gauche. Il doit y avoir quelque chose de coincé, ça me lance terriblement ; j’ai bien essayé les bains de pieds, mais ça ne passe pas !
— Il ne faut pas attendre en effet avec ce genre de symptômes. Mais vous n’êtes pas au bon endroit, monsieur. Le Cabinet de la Chimère n’accueille que les animaux de compagnie de petite taille et les personnes à affinité animale, mais à dominance humaine.
— Eh bien ! Je ne vous félicite pas pour cet ostracisme qui confine au racisme, mademoiselle ! C’est outrageant, je vais joindre les autorités !
Mélanie retient un soupir exaspéré.
— Ce n’est pas une question d’ostracisme et encore moins de racisme, monsieur, mais tout bonnement d’équipement de nos locaux. Ce sont nos confrères de la clinique d’équine qui pourront vous recevoir. Je vais vous donner leur numéro ; vous avez de quoi noter ?
La soirée se poursuit tranquillement. Mélanie reçoit tout d’abord M. Pitra, vampire de son état et dont les performances de vol de sa forme chauve-souris ne lui donnent pas satisfaction. Le problème est que M. Pita souffre d’un embonpoint manifeste – gagné par un abus compulsif de bonbons au sang et de sorbet à l’hémoglobine – et que le ventre arrondi de sa chauve-souris nuit terriblement à son aérodynamisme.
Mélanie essaie d’être diplomate et tourne autour du pot, proposant quelques échantillons de la nouvelle gamme de friandises au sang hypocaloriques et conseillant de longues promenades.
— Une vétérinaire grossophobe, j’aurais tout vu, marmonne le vampire en réglant le montant de la consultation.
Il quitte les lieux d’un air contrarié, les pans de sa cape de velours framboise resserrés dramatiquement autour de son corps replet.
Mélanie soupire une nouvelle fois et part chercher en salle d’attente Mme Miellot, une brave femme dont la chute de poils lors de ses transformations en cochon d’inde, chaque nuit de pleine lune (elle ne cherche jamais à se transformer les autres jours du mois, quel intérêt voyons ?) perturbe beaucoup son âme de ménagère. Pendant des années ce fut M. Miellot qui la brossait longuement durant cette nuit-là, devant la télé, enchaînant les programmes de la soirée. Mais depuis la mort de son époux, Mme Miellot n’a plus personne pour l’aider à brosser son corps velu de 67 kilos.
— J’ai une bonne nouvelle pour vous, Mme Miellot. Le laboratoire Atoupoil vient de sortir un modèle de grattoir-démêloir horizontal sur coussin pneumatique, j’en ai eu la démonstration la semaine dernière, efficacité et confort garanti !
— Vous êtes la meilleure des vétérinaires, s’exclame la brave femme en signant le bon de commande. Ce n’est pas donné ce modèle, mais vraiment je n’en peux plus. Il est temps que je m’offre quelque chose de toute façon, j’ai promis à mon cher Arnold de me faire des cadeaux au moins deux fois par an. Il me répétait sans cesse, vers la fin : « Ma vieille chérie, promets-moi que ce ne sera pas des ustensiles de ménage, mais des choses pour toi, pour te gâter. Du parfum, des chocolats, ou bien une séance chez le coiffeur, tu vois ? »
Emue, Mélanie bat des cils pour tenter de retenir ses larmes ; heureusement Mme Miellot, concentrée sur la feuille de commande, qu’elle remplit minutieusement d’une belle écriture bouclée, reprend :
— C’est autant un soin du corps qu’un ustensile de ménage, vous ne croyez pas, docteur ?
— Oh, tout à fait un soin du corps, M. Miellot serait très heureux de votre choix. Maintenant, voulez-vous passer derrière le paravent et vous changer, afin de me présenter votre autre forme ? J’aimerais vous examiner, en particulier vos dents.
La soirée se poursuit par quelques autres consultations. Le pauvre Tigrou arrive enfin, feulant doucement dans son sac, ses yeux jaunes lançant des éclairs à travers la grille, sa double queue en panache furieusement agitée – malgré la prédicamentation administrée. Mélanie s’arme de courage et sort le petit félin, un peu ramolli mais pas tant que ça, et réussit à lui administrer son anesthésique sans plus de dommage qu’une grosse griffure à l’avant-bras.
Pendant que le petit animal s’endort, elle désinfecte la plaie soigneusement, heureuse d’avoir échappé à pire.
Ce n’est qu’à l’approche de minuit que la journée de travail de Mélanie se termine. Tigrou, déjà bien réveillé, grâce à l’étonnant métabolisme des chats-huants, finit sa collation avec des grognements de satisfaction. Sa sortie est prévue le lendemain matin, sans le sortir de sa cage – un modèle amovible étudié pour ce genre de patient. L’ensemble sera très lourd, mais Mme Dubois a prévu de venir accompagnée de son petit-fils, un jeune loup-garou tout en muscles.
Après une dernière caresse aux xoumes de la clinique, qui s’illuminent en ronronnant à bas bruit, Mélanie enfile sa combinaison de vol puis sort dans le jardin où Plume, sa dragonne de type commun, l’attend en faisant la sieste, sa longue queue enroulée autour d’elle. Elle lève la tête en l’entendant approcher et souffle par le nez pour signaler son contentement.
— Me voilà enfin, ma chérie !
La jeune vétérinaire se glisse délicatement sur le dos de la dragonne, dont la taille modeste, celle d’un très grand chien, est parfaitement adaptée à de courts trajets. Elle se penche pour caresser le long cou sinueux et s’exclame doucement :
— Cap sur la maison !
D’un seul élan, la petit dragonne s’envole vers le ciel étoilé, entraînant avec elle sa cavalière et quelques touffes d’herbe.
