Barsk, the elephants’ graveyard – Lawrence M.Schoen

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Même si les choses semblent avoir évoluées, il me semble encore fréquent que le prix à payer pour accéder à des récits de SF ou de fantastique haut de gamme soit de subir un style littéraire médiocre. Pas médiocre dans le sens de mauvais, mais médiocre dans le sens où le roman serait pour moi illisible si les thèmes traités n’étaient pas là pour retenir mon attention.
Hélas je suis « difficile », pour moi un bon auteur de fantastique au sens large du terme est un auteur qui saurait écrire un excellent roman de littérature blanche… ça me semble être évident pourtant, saperlipopette !

Bon, revenons à Lawrence M. Schoen, une des « autorités mondiales du langage Klingon » nous dit la jaquette de couverture – déjà ça commence bien ! ^-^ (l’auteur a d’autres cordes à son arc, le roman en est la brillante preuve).

Je suis fascinée par les romans de SF mettant en scène des post-humains, qu’ils soient des Intelligences Artificielles, des cyborgs, des humains biologiquement modifiés, ou des animaux anthropomorphisés – comme ici. Mais dans ce cas précis, je suis également très tatillonne. Le moindre effet niaiseux quand à la supposée nature intrinsèque de l’animal me crispe. L’absence de crédibilité d’un corps animal ayant accès à la parole et aux actes humains m’agace et m’empêche d’apprécier l’histoire. J’ai été ainsi fréquemment rebutée par des romans pourtant classiques et encensés : L’Épopée de Chanur de Carolyn J. Cherryh, Le cycle de l’Élévation, II : Marée stellaire de David Brin, Demain les chiens de Clifford D. Simak, pour en citer quelques uns.

Mais il m’arrive aussi d’être très enthousiaste, comme pour la fascinante série « The Tide Lords » (méconnue et non traduite, hélas) de Jennifer Fallon qui commence par The Immortal Prince, ou alors en mode SF une lecture récente qui sera sous peu proposée aux lecteurs francophones, The Long Way to a Small, Angry Planet ou encore, en mode fantastique, pour tous les romans d’un de mes auteurs fétiches, Daryl Gregory (son superbe Harrison Squared par exemple, et son pendant, traduit lui en français, Nous allons tous très bien, merci).

D’ailleurs c’est à Daryl Gregory que ce roman m’a parfois fait penser, non pas pour l’histoire ou les thèmes, mais pour l’excellence de l’ensemble. Tout est superbe !
Une narration très maîtrisée, tout en souplesse, avec des fils directeurs qui suivent plusieurs personnages, mais servant l’histoire d’une manière très linéaire, ce qui fait que le lecteur, au lieu d’être perdu ou frustré par ces sauts dans sa lecture, s’en trouve au contraire illuminé.

Les personnages sont extraordinaires d’humanité et de personnalité, l’humour affleurant est aussi ténu que malicieux. La connaissance de l’humain (oui, car les personnages, malgré leurs corps clairement à base animale, éléphant pour nos héros, ou diverses espèces à fourrure pour les autres, sont clairement humains) est puissante, sans stéréotypes, mais dessinant des personnages hauts en couleurs, très savoureux. La petite loutre libertine, arrachée à sa vie de luxure, forcée à mettre ses talents au service de ses « geôliers » ; l’adorable et étrange très jeune Fant, un enfant surdoué et presque irréel, qui n’aurait pas dû vivre et est ignoré par tous, à deux exceptions près (d’une manière qui rappellera quelque chose aux lecteurs des Les Enfants de la terre de Jean Marie Auel) ; le personnage central, un érudit tranquille et bonhomme, qui ne s’estime pas taillé pour la grandeur, ce qui en fait justement l’objet idéal ; le politique « bison », qui offre un tableau réjouissant – et tant d’autres !

L’intrigue est fascinante. J’ai adoré la manière dont l’auteur met en exergue et utilise pour le fil narratif, sans aucun préchi-précha, le racisme des races à fourrure pour les Fant, deux espèces humano-éléphantesques, dont les corps nus, les visages munis de trompe préhensile et d’oreilles expressives les répugnent au plus haut point, si bien qu’ils ont été exilés sur une planète humide, planète qui leur est exclusivement réservée en échange du commerce d’une drogue rarissime et incontournable, le koph.

Cette drogue incontournable permet en effet à certains des post-humains, Fant ou à fourrure, d’accéder à un état de transe permettant d’invoquer les morts.
Oui, rien que ça ! Et d’autres rares personnes ont des talents de télépathes, et d’autres de voir l’avenir, ou du moins des possibilités de futurs.
Cela pourrait paraître un peu too much et pourtant…
Un des points forts du roman est son immense crédibilité. Malgré les thèmes très décalés traités (animaux devenus humains, facultés cognitives « magiques ») il n’y a jamais de ressenti de ridicule ou de colmaté. Tout est parfaitement cohérent et crédible dans le contexte. D’ailleurs les rares points que vous pourriez penser avoir été éludés par l’auteur sont en fait les bases de l’histoire !

Un autre point fort, et fondamental pour moi, est la maîtrise glorieuse des choix concernant le physique des personnages. Trop souvent, lorsqu’un personnage présente un physique inhabituel, l’auteur s’empêtre-t-il. Soit il en fait trop dans sa mise en scène, en détaillant sans cesse les éléments inhabituels – pour nous, pas pour le contexte ! – nous arrachant sans cesse à notre lecture pour nous ramener à notre réalité, ou alors, après avoir sommairement expliqué d’une manière ou d’une autre que le personnage avait, par exemple, un corps mélangé d’éléphant et d’humain, semble oublier ce fait pourtant fondamental et présente un humain classique, avec de rares allusions à une trompe ou des oreilles, qui tombent comme autant de cheveux sur la soupe.

Dans ce roman les personnages vivent ! Si on ne connaît pas tout de leurs corps atypiques, on comprend qu’ils sont tous bipèdes, dotés de mains, et capables de sourire et de parler, donc avec des bouches modifiées. Ensuite, les particularités de leurs corps sont fréquemment et élégamment mises en scène dans la narration, avec un naturel exquis qui soulève l’admiration !
Le langage oral est complètement réinventé, la manière d’utiliser sa trompe pour compléter les bras, pour se rassurer, pour présenter une posture réservée, les oreilles pour exprimer la surprise, pour se ventiler en cas d’émotion forte, le barrissement de surprise ou d’indignation…

La culture propre des Fants est également très bien pensée et incorporée au récit : les Fants sont humains, mais des humains autres, avec des goûts (alimentaires, vestimentaires) différents, des modes de vie (maisonnées de femmes et d’enfants, hommes plus souvent isolés, ne supportant pas trop la concentration masculine) différents, une manière de vivre (très écologique, plastique rarissime, acceptation de la pluie tiède à tout moment, un choix de fin de vie atypique avec un exil volontaire) différente.
C’est aussi un peuple raffiné, cultivé, paisible, qui vit en harmonie – à l’exception du refus du handicap, exception d’autant plus choquante, qui porte l’un des thèmes du récit.

Je pourrais continuer encore et encore, tant mon enthousiasme est grand, et tant j’aimerais continuer à penser aux personnages et à la suite de l’histoire, pourtant non prévue par l’auteur (choix cohérent mais frustrant), mais il faut être raisonnable ! ^-^

Un roman flamboyant, dense sans être envahissant, très humain sans concessions ni excès de violence, qui ouvre une fenêtre fascinante sur un ailleurs lointain, avec des humains variants, à la fois très différents et très semblables à ce que nous sommes.

(Chronique en anglais par ici)

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