La Passe-Miroir, tomes 1 à 3 – Christelle Dabos

Alors que je m’apprête à découvrir avec délices le dernier tome de cette série française, j’en profite pour regrouper ici mes chroniques sur les trois premiers tomes, écrits après leurs premières lectures, voici quelques années. J’étais à chaque fois très enthousiaste, avec comme conséquence un certain abus de points d’exclammation ! ^-^-

Les fiancés de l’hiver :

Une lecture enthousiasmante !!

J’ai mis du temps pour lire ce livre, pour différentes raisons, et je ne regrette pas de ne l’avoir découvert que maintenant, alors que je profite enfin de vacances, après de longs mois de travail : j’ai pu le lire à mon aise, presque d’une traite, et en profiter sans être dérangée.

Christelle Dabos a l’âme d’une romancière, une vraie, de celles (et de ceux) qui sont si rares. Elle maîtrise absolument tout : l’écriture (même les ornements de son style – dérives que je ne goûte guère d’habitude, subissant ce genre d’excès en grinçant des dents – sont en totale harmonie avec la magie du monde et les paradoxes de son héroïne, enfin… anti-héroïne, quel défi si brillamment relevé !) l’intrigue, ses personnages, le monde décalé.

J’adore l’écharpe !!!

(désolée, il fallait que ça sorte, alors j’ai cédé ^_^)

Je suis admirative de la manière dont l’auteur a réussi à créer une ambiance si personnelle, si envoûtante qu’il est impossible d’y retrouver des références. De nombreux auteurs (parfois très distrayants et maîtrisant parfaitement leur exercice) ne font que surfer à l’envi sur les thèmes porteurs. Les résultats sont bons, parfois même excellents, mais il n’y a jamais cette magie, cette possible immersion, où le sens critique part au placard (avec l’écharpe, par exemple <3). Mais par bonheur, quelque fois, la magie de l’écriture est là : l’auteur semble s’être si bien approprié les thèmes qu’il a choisi d’exploiter que l’on oublie qu’ils aient jamais été traités avant…

J’ai donc lu ce livre d’une traite ou presque, captivée par cette facilité de lecture – celle qui cache toujours un travail colossal. Aucun effort n’est demandé au lecteur, il peut se laisser bercer, sachant que tout viendra à point : les surprises, les justifications, les révélations.

Le style est incroyablement évocateur. Je suis en générale très hermétique aux descriptions : mon esprit décroche, je ne suis plus, mon regard décolle, il peut m’arriver de mollir, de reposer le livre / mon kindle…

Les descriptions de ce livre, nombreuses et courtes, sont remarquables de poésie et d’efficacité : en quelques mots choisis l’auteur fait jaillir une scène, des images, de la lumière, beaucoup de jeux d’ombres et de lumière, des visages… On s’y croirait ! C’est un grand talent de pouvoir ainsi permettre au lecteur de s’évader sans peine dans un monde imaginaire, comme s’il passait la tête à travers sa page ou son écran, un peu comme à travers un miroir…

(n’oubliez pas votre écharpe, on peut s’enrhumer facilement en plongeant le nez comme ça n’importe où)

Une des faiblesses récurrentes du roman « fantastique » (je mets tout l’imaginaire décalé dans cette rubrique : fantasy, urban-fantasy, steam punk, dystopie, uchronie, conte, SF, fantastique, surnaturel) est d’apporter avec une certaine lourdeur, ou du moins un manque d’élégance, les aspects décalés du monde – ces éléments qui vont permettre au lecteur d’apprécier le décalage entre le monde de l’auteur et le nôtre, et de profiter ainsi pleinement du récit. Parfois il y en a trop d’un coup (le fameux « info-dump » !) ou pas assez (on n’y comprend rien) ou trop tard (on n’est déjà plus là ou alors franchement énervé 😦 ). Ou alors, le roman s’appuie sur d’autre récits du même genre, alors c’est très clair ; si clair d’ailleurs que ça a de fortes chances d’être assez ennuyeux, parce que déjà vu mille fois (pas toujours cependant, grâce au miracle de la grâce de l’écriture… 🙂 ).

Bon, tout ça pour dire que Christelle Dabos est une championne !! Je suis épatée par sa maîtrise, sa manière d’amener sur la pointe des pieds et avec une discrétion impalpable (l’écharpe peut aller se rhabiller, on parle d’un voile impalpable, là !) les informations nous permettant de nous immerger peu à peu dans son monde : c’est tout simplement du grand art !

Oui, parce que c’est difficile. Très difficile. Difficile du genre presque impossible.

Et que le résultat permet une lecture exquise, avec juste ce qu’il faut de questionnements (« c’est qui celle-là ?  » « ça sert à quoi ça ? » « et comment ça se fait que ? ») pour apprécier l’explication qui vient sans heurts, juste à temps, ni trop tôt ni trop tard.

De même les capacités « magiques » des personnes dotées de magie ne sont-elles pas exhibées comme des trophées, mais seulement vaguement exposées avant d’être mises en scène aux moment opportuns, jusqu’à l’apothéose finale…

Les personnages (mon grand point de sévérité) sont à l’image du reste : excellents.

Presque stéréotypés au départ pour beaucoup (ce n’est pas une critique, ce procédé me semble au contraire à privilégier dès lors que l’on sait faire évoluer ses personnages) certains nous étonnent alors que le roman se poursuit : Ophélie bien sûr, qui ne révèle bien plus héroïque que son départ chancelant, enrhumé, nauséeux, récalcitrant, ne l’aurait laisser croire. Et l’incroyable tante de Thorn ! Et le petit chevalier que l’on ne cerne toujours pas, mais qui fait froid dans le dos, les personnages secondaires, tout droit sortis de contes de fées pour certains (les vrais, ceux qui font peur)…

Il est rare de voir réunies tant de qualités littéraires chez un même écrivain : l’art d’écrire (je ne parle pas seulement du style, qui semble tant signifier pour un certain type de lecteurs français, mais de l’amenée des choses), l’imagination, la clarté, la faculté à évoquer des images terriblement vivantes et des personnages vrais, plausibles, complexes, humains tout simplement.

Et quand on a la chance de trouver cette harmonie, on le lâche pas !

Je suis sur les starting-blocks pour le tome 2, Christelle, c’est quand vous voulez !

Les Disparus du Clairedelune :

De la pointe de son écharpe, Christelle Dabos signe un deuxième tome qui veut dire talent !

J’ai abordé ce deuxième tome très sereine ; impatiente, surtout alors que ma relecture du tome 1 était encore toute fraîche, mais pas trop inquiète – les qualités de conteuse de Christelle étaient si bien établies dans « Les Fiancés de l’Hiver » que je ne la voyais vraiment pas se prendre les pieds dans son écharpe maintenant.
Mais tout de même… comme il est agréable d’avoir raison !

Les Disparus du Clairedelune est un roman parfait : passionnant d’un bout à l’autre, tenant les promesses du premier tome, livrant des secrets – ni trop ni trop peu ! – développant les thèmes, s’appuyant sur le contexte décalé établi pour prendre de la consistance, puisant dans l’imaginaire déployé dans l’ouverture de la série pour tisser la suite de l’histoire.

Les mystères exposés en entrée de jeu ne nous sont pas agités au nez pour nous faire avancer, mais sont sondés, cernés et précisés… sans que tout nous soit révélé, bien des choses nous restent à découvrir.

Et les personnages ! Ah, les personnages, l’étalon parfait pour juger mes lectures…
De vrais personnages, jamais stéréotypés, étonnants au tournant, attachants, exaspérants parfois et surtout, toujours crédibles, car non figés.
J’ai aimé la manière dont les personnages centraux évoluaient peu à peu, de manière vivante et dans l’écrin réjouissant des personnages secondaires qui, eux, restaient fidèles à eux-mêmes, en se livrant un peu plus. Comment la relation entre Ophélie et Thorn évoluait, subtilement, glissant d’un état à un autre, tout naturellement.

Farouk est particulièrement réussi, attisant tout autant notre effroi que notre pitié.
Ophélie retrousse ses manches, mouche son nez et n’écoute que son courage, trébuchant vaillamment vers l’objectif, avec plus de bon sens que d’obstination : vive les héroïnes qui ont du plomb dans la tête !
Thorn se livre en s’en défendant, devient attendrissant, mais non je ne dévoile rien, comment aurait-il pu en être autrement ?
Archibald… Ah non, désolée, il va falloir lire le livre pour découvrir toutes les nouvelles facettes du monde fascinant où évolue Ophélie, je n’en dirais pas plus !

Je pourrais en effet m’étendre des heures et des lignes sur la qualité de ce roman, mais je me contenterais de deux choses, en guise de conclusion.

Christelle Dabos déborde de qualités d’écrivain, son art à manier la langue française et l’écharpe, son imagination, son aptitude à planter le décor, son savoir-faire en personnages, sa manière de déployer le récit avec richesse et rigueur, envoûtant son lecteur sans le noyer.
Mais le plus important peut-être, à cette époque où tout va si vite et où tout nous parvient quasi instantanément, est son talent à retenir l’attention.

Il existe de ces romans fascinants, mais difficiles à suivre, qui offrent maintes tentations de lever le nez et de refermer le livre. Il en existe d’autres, facile à gober très vite mais qui laissent un sentiment de creux et d’insatisfaction. Enfin, il en existe qui sont à la fois bien écrits, bien racontés, riches, foisonnants, passionnants et addictifs : parfaitement rythmés, sachant retenir l’attention du lecteur sans peine, sans le tenir en otage ni exiger de lui qu’il sorte un calepin pour prendre des notes. Des romans dans lesquels on s’immerge sans peine, voguant d’une page à l’autre avec bonheur, pour échouer, étourdi et charmé, à la toute fin, qui vient toujours un peu trop vite.
Les deux premiers romans de Christelle Dabos intègrent cette dernière catégorie sabre au clair, gagnant leur place parmi mes livres préférés – pas si nombreux au regard du nombre de lectures que j’ai pu absorber depuis mon premier album du Père Castor !

Enfin, je tire mon écharpe à l’auteur, qui se fait l’avocat de toutes les personnes pour qui les démonstrations d’amour et d’amitié sont compliquées, qui ne savent pas témoigner de leurs sentiments d’exubérante façon et qui sont ainsi, trop souvent, jugés insensibles et froides, car incapables de rentrer dans le moule, de suivre les diktats d’une société, d’une mode, d’une famille.

« Il faut juger les sentiments par les actes plus que par les paroles », disait George Sand.
Comme elle avait raison !

La mémoire de Babel :

La lecture de certains livres, même excellents, peut être exigeante. Mais pour certains il suffit de les ouvrir pour se couler à l’intérieur – comme dans un bain chaud.
Les romans de Christelle Dabos sont de cette eau !

J’ai bondi sur ce troisième tome de la Passe-Miroir dès sa sortie, confiante et ravie d’avance. Je n’ai pas été déçue un seule instant, ma lecture a été addictive et délicieuse du début à la fin.
Les qualités de ce roman sont nombreuses, à la fois d’un point de vue intrinsèque et en tant que troisième livre d’une série.

Le style est toujours aussi agréable, et peut-être à mes yeux encore meilleur, car un poil plus sobre et elliptique. L’humour n’est pas omniprésent mais saille plus fréquemment, au détour d’une page, en clin d’oeil, ou d’entrée de jeu – comme la délicieuse première scène des Joyeuses Toquantes !

L’intrigue principale avance bien, sans frustration. Celle propre au roman est passionnante, nourrie de petits indices pour qui sait les chercher, les soupeser et les interpréter.

L’ambiance de cette nouvelle arche est intense, le talent de l’auteur est toujours au rendez-vous pour immerger son lecteur dans un autre monde. Je n’ai qu’un regret : le délicieux choix d’expression des Babeliens me paraît douteux, car trop emprunt de colonialisme. À moins que le tournant uchronique de ce monde brisé ait été dans le passé, et non dans notre présent, c’est une erreur éditoriale que je ne comprends pas bien… (il y a également quelques petits détails qui m’ont gênée, comme la peau chocolat, le personnage décrit systématiquement comme une poupée asiatique, mais je ne le retiens pas contre l’auteur, c’est à l’entourage professionnel de relever et corriger ces maladresses).

Enfin les personnages sont toujours excellents : les nouveaux, flamboyants à souhait (celui de Victoire est superbe !), les secondaires qu’on a le plaisir de retrouver, et surtout les principaux, dont la psychologie continue de s’affiner. J’ai en particulier beaucoup apprécié la manière subtile dont Ophélie se féminise, ou plutôt accepte sa féminité. Sa personnalité s’affirme également. Elle embrasse à bras le corps ses responsabilités, hausse le ton et s’accepte enfin telle qu’elle est.

Enfin la fin de cet avant-dernier tome, si elle s’accompagne d’un cliffhanger d’action, est très satisfaisante du point de vue des personnages… Lisez-le et vous verrez ! 🙂

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