Un si petit oiseau – Marie Pavlenko

si petit oiseau

Mon avis sur ce roman est très ambivalent. J’ai beaucoup aimé certaines choses, moins d’autres et pas du tout certaines.

5 étoiles pour le traitement du thème principal et la partie narrative de l’écriture, moitié moi pour l’histoire et les personnages (pour des raisons personnelles), 1 étoile pour un point grave qui ne semble curieusement n’avoir gêné personne d’autre que moi jusqu’ici.

(Attention, avis impopulaire en vue, si vous ne voulez pas entendre de chose négatives à propos de ce roman, je vous conseille de ne pas lire cette chronique au delà du mot « hélas ».)

Je ne regrette absolument pas d’avoir lu ce roman cependant, car je n’ai pas du tout été déçue par le traitement pratique de son thème majeur : le handicap physique après un grave accident. Ce thème est remarquablement traité d’un bout à l’autre et justifie à lui seul la lecture de ce roman. Dès les premiers mots il est évident que l’autrice est parfaitement informée. Personnellement informée même.

Je suis admirative de cette manière d’exposer sans fard la réalité, en rentrant dans tous les détails les plus crus, médicaux, psychologiques, familiaux. Se retrouver dans une telle situation est horrible, douloureux et injuste, et demande une reconstruction entière de l’être, physiquement mais aussi moralement parlant.
La vie de sera plus jamais la même : il faut en faire son deuil avant d’en réinventer une autre…

L’écriture, en ce qui concerne la narration principale, est très belle. Le tout début du roman, celui de la scène majeure, est magnifique de sensibilité et d’intelligence.

L’idée d’introduire les romans de Blaise Cendrars, amputé d’un bras alors qu’il était engagé dans la Légion Étrangère, et de montrer comment cette lecture aide la jeune fille à relativiser (elle n’a pas vécu l’horreur de la guerre, elle admire l’auteur qui apprend à écrire de l’autre main en l’appelant sa « main amie », reste pourtant capable d’un jugement propre) est très belle. J’ai beaucoup aimé. La lecture des classiques, prose et poésie, les pensées de ces êtres brillants du passé peuvent être en effet d’une grande aide à quelqu’un qui souffre.

Hélas le reste n’a pas été à l’avenant pour la lectrice que je suis. L’histoire est bien tournée, mais m’a un peu ennuyée. On comprend parfaitement ce que raconte l’auteur, mais si les traitements liés au handicap (traumatismes physique et psychologique, la vie qui bascule, la dépression, la colère, les relations si délicates avec les autres – personnes aimées ou inconnus) sont intéressants et bien menés, le reste de l’histoire m’a paru assez fade et convenu. Tout était pourtant là pour me séduire !

L’histoire m’a moyennement intéressée, sans doute parce que je ne me suis jamais attachée aux personnages. Bien entendu j’étais sensible à leur détresse, mais de manière abstraite, théorique, comme je l’aurais été pour n’importe qui dans une situation semblable. J’ai eu du mal avec l’héroïne (voir plus bas) et les autres personnages m’ont également déçue malgré leur potentiel. J’ai trouvé que l’autrice avait la main un peu trop lourde parfois, expliquant ce qu’elle avait déjà montré, quel dommage ! (exemple caractéristique, le personnage du père, très touchant, dont le comportement, pourtant explicite, est inutilement réexpliqué). La petite sœur est un stéréotype sans nuance, Aurèle n’a jamais pris vie à mes yeux, un concept plutôt qu’une vraie personne, la tante m’a agacée, très caricaturale et son humour n’est vraiment pas de ceux que j’apprécie… De plus sa « grande idée », que certains pourraient trouve inspirer, m’a paru de très mauvais goût. J’ai bien aimé le personnage de la mère en revanche, sans doute la plus « vraie » pour moi.

De toute évidence ce n’est pas une affaire de qualité littéraire, l’autrice a un talent indéniable et ce roman en particulier enchante ses lecteurs. Mais l’affinité n’est pas là. Les personnes qu’elle met en scène ne me sont pas familières, demeurent personnages sans devenir personnes, à l’inverse de ceux d’autres romanciers jeunesse contemporains, comme Marie-Aude Murail, John Green, Christelle Dabos, Rainbow Rowell, Claire Lazebnik, pour en citer quelque-uns. Très personnel, mais ce qui explique en partie ma note, les personnages étant pour moi le coeur de tout roman, quel que soit son genre.

Certains points de l’écriture m’ont gênée aussi, des détails, mais de ceux qui frottent aux entournures : les surnoms alimentaires dont est affublée l’héroïne par trois personnes différentes (pruneau, croquette, beignet !), une description sommaire où un jeune homme est qualifié d’« adipeux » (quelle horrible mot, si inélégant et si indélicat, si grossophobe !). À un moment surréaliste la jeune narratrice dit en pensée « Je me gondole » (tellement bizarre cette expression, enfin c’est peut-être régional qui sait !)

Les dialogues sonnaient souvent faux pour moi, mélange mal dosé de langage parlé et de langage soutenu, vulgarité fréquente sans doute réaliste mais pesante dans un roman par ailleurs si joliment écrit. Bon là je plaide coupable sans hésiter, je ne supporte pas la vulgarité et les dialogues réalistes me crispent, je préfère largement qu’ils soient écrits d’un cran ou deux supérieurs dans le registre. Tant pis pour le réalisme ! (Ce qui n’empêche pas quelques gros mots d’ailleurs, la vulgarité c’est autre chose… Marie-Aude Murail le fait très bien par exemple). Enfin, ça reste très personnel.

Un point précis m’a beaucoup déçue ; il justifie ma note très basse. Cette déception est plutôt vis-à-vis de l’éditeur, qui aurait dû à mon sens aider à corriger cette faute – car c’en est une. Je suis convaincue que l’autrice n’a jamais souhaité faire passer le message que j’ai ressenti, et il aurait été très aisé de le corriger, en particulier en rajoutant une évolution psychologique à la fin du livre.

Certainement involontairement, ce roman, de manière indirecte mais répétée, fait l’apologie de la violence – oubliant dans la foulée de faire celui de la tolérance.

Abigaël est malheureuse, en colère, dépressive. Elle a toutes les raisons de l’être ! Mais ses pensées meurtrières, ses envies de faire souffrir, de torturer la femme responsable de son accident sont d’une violence qui m’a choquée et paru très antipathique. Certes je comprends que tout son caractère naturel ait été ébranlé par ce traumatisme inouï, mais c’est un peu comme l’alcool, qui désinhibe et montre la vraie personne. Quelqu’un d’odieux une fois sous l’emprise de la boisson révèle souvent une partie sombre de sa personnalité. Je n’imagine pas que l’Abigaël d’avant ait été une personne fondamentalement charitable à entendre ses pensées après l’accident, aussi terrible que soit sa nouvelle vie. Au début du récit il est spécifié que la conductrice responsable de l’accident était enceinte (sans doute pour enfoncer le clou quand à son inconscience de regarder sa route sur son téléphone en conduisant et de griller un stop). Pourtant Abigaël ne semble pas penser à ce bébé alors qu’elle fantasme sur le sort de sa mère, pas plus que que l’auteure, d’ailleurs, qui n’en reparlera pas :

« Que fait la connasse du stop ? Elle dort, probablement. Elle dans sous une boule à facettes, au ski peut-être. Abi voudrait saisir une chaise et la lui lancer en pleine gueule, voir le sang gicler, frapper, frapper encore. Qu’un camion la heurte de plein fouet en sortant de sa soirée arrosée. Qu’un télésiège se détache, lui tombe dessus, l’écrabouille, lui fasse mal. Que son corps entier se disloque. Il n’y a pas de raison. »

Voilà un exemple. Si vous trouvez naturel qu’une jeune fille de vingt ans qui se destinait à un métier de soin et de compassion (elle souhaitait devenir vétérinaire) réagisse ainsi, que ces pensées sont parfaitement naturelles et légitimes dans la situation où elle se trouve, fort bien. Pour ma part je les estime tout à fait possibles et réalistes, mais chez une personne antipathique – malgré la compassion qu’elle puisse m’inspirer par ailleurs (je peux parfaitement éprouver de la compassion pour des personnes antipathiques, heureusement, d’ailleurs !). En soi, pourquoi pas, Abi n’a pas à être bonne et patiente, après tout ! Une vraie personne n’est jamais, ou presque, uniformément bonne. Mais l’autrice ne semble pas avoir voulu la montrer sous un angle défavorable en décrivant ainsi ses pensées sanguinaires. Elle semble avoir voulu exposer une réaction naturelle, attendue, compréhensible, « normale ». Comme si nourrir de telles pensées, meurtrières et sadiques, était une chose saine, cathartique, un exécutoire de bon aloi. Selon mes critères ce n’est pas normal, c’est anormalement violent. Et non susceptible de se résoudre ou d’évoluer positivement spontanément, qui plus est. Je ne suis pas psychologue, mais je doute qu’aucun professionnel encouragerait ce genre de pensées de manière permanente, les considérant plutôt comme une phase devant absolument être suivie d’une phase de guérison et d’acceptation à défaut de pardon.

Cette violence « saine, naturelle et même admirable » est d’ailleurs mise à l’honneur en d’autres occasions : quand en promenade Abi fait un doigt d’honneur à un homme qui la fixe un peu trop du regard, ou encore lors d’un épisode où elle et sa mère insultent et même frappe pour Abi (de sa prothèse, acte symbolique, j’ai bien compris) un automobiliste impatient et mal embouché. Cette scène en particulier se finit dans les applaudissements supposés du public, grand moment de complicité entre la mère et la fille, qui rient aux éclats. Vraiment ? On en est encore au cliché de la jeune fille qui a « du caractère » parce qu’elle se laisse aller à des actes de violence sur autrui ? Connaissez-vous quelqu’un de votre entourage qui ait frappé quelqu’un dans l’approbation générale ? (D’ailleurs le doigt d’honneur refait une autre apparition vers la fin du livre, toujours mis à l’honneur : ça doit être le signe d’une personnalité forte et combative pour l’autrice – pour moi ce geste est d’une vulgarité flagrante, le signe d’une éducation douteuse et un manque de discernement navrant quand il est destiné à un parfait inconnu.)

Pourtant lorsqu’Abigaël se laisse aller à ces pensées vengeresses et barbares, l’héroïne a déjà bien progressé et semble légèrement apaisée. N’aurait-il pas été alors judicieux de se poser un peu, de réflechir ? De remarquer qu’on ne sait rien de la vie des gens ? Que ce monsieur à qui elle a fait un doigt d’honneur parce qu’il avait eu l’affront et l’indélicatesse d’être surpris par sa manche vide avait peut-être perdu un enfant d’un cancer ou sauvé des vies ? Que la femme responsable de l’accident n’était certainement pas en train de faire la fête, que sa vie avait basculé à elle aussi, et que c’était bien la leçon à retenir, que l’accident était toujours possible, qu’il fallait être toujours, toujours prudent, ne jamais penser que « ça n’arrive qu’aux autres » ?

Ce roman se focalise sur le drame que vit l’héroïne, lui autorisant les sautes d’humeur les plus injustes et incompréhensibles (elle est vraiment pénible, même dans les circonstances), sans chercher à considérer d’autres points de vue. Prenons par exemple  le cas de son ex petit ami. Celui-ci a rompu avec Abigaël deux moins avant l’accident en expliquant qu’elle travaillait trop et qu’il ne souhaitait plus poursuivre leur relation pour cette raison. Il est honnête, il est jeune, il ne la voyait pas comme la femme de sa vie, voilà tout. Pourtant il est présenté dans le roman comme l’archétype du sale type. Il n’y a pas d’élargissement, tout tourne autour d’Abigaël. C’est un choix qui se comprend, bien sûr, puisque c’est l’histoire d’Abigaël, du drame qui a détruit une vie qu’elle doit maintenant reconstruire sans en avoir la moindre envie. Mais il me semble qu’elle aurait pu extrapoler de sa lecture de Blaise Cendrars et comprendre que même si sa vie était gâchée à ses yeux, la douleur et le drame n’étaient pas ses prérogatives exclusives, que bien des gens souffraient, que la vie était terrible, bien pire même que la sienne, pour une partie de l’humanité. En pratique c’est un professionnel qui aurait dû l’accompagner, pour que ces pensées mauvaises ne la détruisent pas peu à peu.

C’était peut-être beaucoup demander d’un roman, peut-être. Mais c’est pourtant ce que j’ai attendu jusqu’à la dernière page, et non pas cette absolution de comportements haineux quand la douleur est trop vive.

2 réflexions sur “Un si petit oiseau – Marie Pavlenko

  1. helenelouisechimere

    Ah ben voilà, c’est local ! 😀
    Bon j’ai tiqué parce qu’à ce stade j’étais déjà agacée par pas mal de points et que cette petite phrase lapidaire m’a paru très moche.
    Mais je suis pénible, je sais 😛

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