Miss Charity – Marie-Aude Murail

Voici ma chronique écrite il y a dix ans ! 

Le livre qui m’a fait découvrir l’autrice 🙂

Ce livre est une merveille, alliant un style délicieux, une très belle histoire et des illustrations toutes autant belles et délicieuses.
L’auteure a réussi le pari, avec une justesse de ton et d’écriture admirables, d’écrire une histoire qui semblerait avoir été écrite à la fin du 19° siècle. (Jusqu’alors, parmi les auteurs s’étant essayé à ce périlleux exercice, Susanna Clarke avec « Jonathan Strange et Mr Norrel », ainsi que l’étonnant « Des griffes et des crocs » de Jo Walton, sont dans les rares à m’avoir convaincue).
Marie-Aude Murail s’est amusée, laissant croire à ses lecteurs que le texte original avait été écrit par une anglaise (allant jusqu’à l’ajout, parfois, de petits astérix, renvoyant à la note « en français dans le texte », lorsque la gouvernante française de la jeune fille anglaise parle… en français !).
L’auteure rend aussi hommage aux auteurs classiques anglais, évoquant Jane Eyre (et son horrible pensionnat où les jeunes filles mal nourries meurent l’hiver, seules dans leur lits), des familles pétries de conventions, souvent ahurissantes, comme dans les romans de Jane Austen (les admirateurs de cet auteur ne manqueront pas de noter les très nombreux clins d’oeil), Oscar Wilde, Bernard Shaw ; qu’elle fait revivre sous sa plume. Et bien sûr, Béatrix Potter, dont Charity pourrait bien être l’héritière !
Si vous êtes ignorants de ces auteurs, cela n’a aucune espèce d’importance ; la vie de Charity vous passionnera tout autant. Et ne craignez pas non plus d’avoir à subir une prose ennuyeuse : ce livre se lit avec aisance et bonheur de la première à la dernière ligne, sans longueur ou prétentieux exercice de style. L’humour, fin et léger, surprend au détour d’une phrase, sans jamais s’appesantir jusqu’à la farce. Les personnages sont à l’avenant, évoluant tout en nuances, malgré leur statut de départ que l’on croit saisir pleinement.

C’est Charity qui parle, racontant avec simplicité, malice et dignité, son enfance et sa jeunesse. Le texte mêle des répliques, comme dans une pièce de théâtre, avec de petits paragraphes de narration. Chaque type d’écriture est séparé par un saut de ligne, facilitant la compréhension, aérant ainsi le texte. (Ce fait, ainsi que les très nombreuses aquarelles – qui évoquent d’une charmante façon l’art de Béatrix Potter -, expliquent le volume impressionnant de ce livre – dont le prix est plus que raisonnable, soit dit en passant, étant donné la qualité de l’ensemble).

Charity, aux premières pages de ce livre, est une petite fille de la noblesse, enfant unique, très malheureuse, dotée de parents indifférents et d’une bonne presque cruelle.
Mais Charity ignore qu’elle est malheureuse, puisque telle est sa vie ! En revanche elle s’ennuie ferme, isolée au troisième étage de sa belle maison glacée, avec pour seule compagnie Tabitha qui se complaît à lui raconter de sinistres histoires pour l’épouvanter. Cette petite fille, brillante et déterminée, se créé des occupations : elle adopte des animaux de tous poils et de toutes plumes, apprend Shakespeare par coeur, dessine ses animaux durant des heures, s’occupant ainsi de longs mois, et se passionne pour les sciences naturelles, réussissant l’exploit de tenter toutes sortes d’expériences (parfois tout à fait répugnantes !).

Charity grandit et le lecteur, surpris, commence à comprendre que les choses ne sont pas si évidentes qu’elles le paraissaient de prime abord. Une personne apparaît pour s’occuper de l’enfant, une gouvernante française, « Mademoiselle », timide et effacée – mais qui ne tardera pas à devenir l’amie et la confidente de Charity, et qui lui enseignera le miracle de l’aquarelle (sa protégée ne développera aucun autre accomplissement propre aux jeunes filles de l’époque !).
Charity continue son étude de la nature et s’entoure d’animaux disparates, souris, crapaud, hérisson, corbeau… Elle reste très attachée à son affreuse bonne, qu’elle sait plus folle que méchante ; on devine que le père de Charity n’est pas insensible à son enfant – mais simplement incapable d’exprimer ses émotions, bridé par son éducation, son milieu, son épouse. La mère, en revanche, est une égoïste, radine et hypocondriaque ; pitoyable, tout compte fait.

L’existence de Charity est terriblement monotone, seulement éclairée par ses étés à la campagne, qu’elle adore et qu’elle explore, son carnet et son épuisette à la main. Elle y rencontre parfois ses cousins, ainsi que d’autres enfants, entr’apercevant ainsi des mondes qu’elle n’aurait jamais imaginé.

Charity grandit encore. Elle travaille très dur et devient une aquarelliste brillante et déterminée, sa culture littéraire s’étoffe, son livre sur la nature, « Le livre des nouvelles merveilles », offert par son père, devient sa bible. Elle est enfin une jeune fille, qui visite sans cesse le muséum d’histoire naturelle, souvent en cachette, une jeune fille qui s’arrange de sa mère insupportable, tout en tissant un lien ténu mais fort avec son père. Quelques drames surviennent également ; sa vie, jamais facile, est parfois cruelle.

Charity est une vraie héroïne, aimante, chaleureuse, dévouée, enthousiaste et travailleuse, mais aussi têtue, brusque, de santé fragile, parfois découragée, souvent triste et solitaire. Mais toujours elle saura reprendre le dessus, se battre pour sauver ceux qu’elle aime, se battre pour elle-même aussi, pour exister tout simplement, pour se construire une vie, repoussant de toutes ses forces le moule de vieille fille excentrique qui menace sans cesse de l’étouffer.

C’est un roman très féministe, au fond, mais dans un profond respect du style adopté dès les premières pages. C’est parfois mélancolique, souvent drôle et toujours émouvant et… ça finit bien! Il y a quelques histoires d’amour, mais aussi de manque d’amour – pour ceux qui lui ont préféré l’argent, les conventions, le confort de l’égoïsme ou le refuge de la faiblesse.

J’ai acheté ce livre pour ma fille, de 13 ans à l’époque (note d’octobre 2014), car il semblait sur mesure pour elle, par le thème, le style et le charme sans pareil de ses magnifiques illustrations et elle l’a adoré tout autant que moi.
Je l’ai également offert ou conseillé de nombreuses fois, rencontrant à chaque fois le même succès !

Ce livre m’a réconcilié avec la littérature française contemporaine, qui me déçoit si souvent. Je vais m’empresser de découvrir les autres livres écrits par l’autrice…