J’ai lu ce roman en anglais il y a déjà plusieurs années et je l’avais adoré. Puis j’ai longtemps attendu la version française, me résignant peu à peu à l’idée qu’elle n’arriverait jamais. Et pourtant, grâce aux Éditions Denoël et leur collection Lunes d’Encre, me voici avec ce petit bijou dans les mains ! Une superbe traduction de Florence Dolisi et une sublime illustration de couverture par Aurélien Police (je suis fan !)
Jo Walton a eu l’idée assez audacieuse de raconter une histoire de dragons mi-humanisés mi-dragons classiques dans une ambiance géorgienne manifestement inspirée des romans de Jane Austen (on pense souvent que les romans de cette auteur anglaise reflète la société victorienne, mais c’est une erreur : Jane Austen a vécu un peu avant le règne de la Reine Victoria et les différences des règles sociales, en particulier en ce qui concerne la relative liberté des jeunes filles, sont très importantes pour le déroulement de l’intrigue de chacun de ses romans).
Mes quelques essais de lecture de romans Jane Austen-like ne m’ont pas convaincu, à l’exception notable de l’admirable Jonathan Strange et Mr Norrell, qui s’est inspirée de l’époque géorgienne pour écrire une histoire très personnelle, dans un style d’une pureté étrangement semblable à celui de Jane Austen.
Les autres auteurs m’ont plus parus comme des arrivistes avides de s’approprier le talent d’un auteur classique pour faire un « coup » plutôt que comme des écrivains dotés d’une réelle personnalité cherchant à honorer un auteur classique tout en écrivant un roman de qualité.
Jo Walton, dont j’ai goûté le talent de conteuse hors-pairs dans Among Others, a su me convaincre, par un récit très agréable à lire, sobre, sans prétention, distrayant et bien ficelé (malgré une fin légèrement abrupte – j’aurais bien aimé un peu plus d’épilogue).
Jo Walton présente sans complexe une société de dragons très semblable à une société humaine, et j’ai dû faire une petit effort d’acclimatation au tout début de ma lecture. Le lecteur n’apprend pas comment les anciens dragons sauvages, vivant dans des grottes et chassant, en sont venus à une organisation sociale et économique semblables (à des différences notables près tout de même !) à celle de l’époque anglaise géorgienne. Mais les nombreuses variantes liés à la nature dragonienne des personnages, très bien bien mis en scène et habilement utilisés comme moteurs de l’intrigue ont rapidement permis mon adhésion complète : le résultat est extraordinaire.
L’histoire raconte les mésaventures d’une fratrie de jeunes dragons dont le père vient de mourir, léguant tous ses biens (son or et son corps) à ses trois plus jeunes enfants, non encore établis : Avan, un jeune dragon qui a un petit poste dans l’administration d’une ville moyenne et deux soeurs très unies, Selendra et Haner, encore chez leur père à l’heure de sa mort.
Le beau-frère, qui a épousé la soeur aînée, un dragon riche, noble et arrogant, refuse d’accepter la décision du mort, pourtant confirmé par Pernn, le frère pasteur, et se taille la part belle du corps du défunt.
Les dragons pratiquent en effet l’anthropophagie – ou plutôt la « dragophagie » – et cette notion est parfaitement intégrée, sans aucun effet gore ou choquant. Les dragons, s’ils atteignent l’âge adulte et demeurent en vie en consommant de la viande crue d’élevage (porc, moutons, boeufs) et des fruits, ne peuvent grandir en longueur et donc accéder à un statut supérieur, qu’en consommant de la viande de dragon. On comprend ainsi combien le corps d’un défunt est important pour sa famille, constituant une part intégrante de l’héritage.
Cette notion est également utilisée pour expliquer la richesse des seigneurs : ceux-ci ont le droit de consommer les dragonnets chétifs (d’une couleur verdâtre) et toute personne jugée trop faible pour survivre. On imagine fort bien les dérives possibles si le seigneur manque de noblesse d’âme et se laisse aller à la cupidité !
Les jeunes dragons, bafoués de leur juste héritage, se partagent l’or, trois fois rien, car le bon vieux dragon, un nobliau campagnard, ne possédait pas grand chose ; les deux soeurs, qui s’adorent et ont grandi ensemble, doivent quitter la demeure familiale : la plus vive, Selendra, est accueillie par le frère pasteur, et la plus effacée, Haner, par la soeur aînée, la femme du dragon très antipathique qui les a lésés de leur héritage.
La suite est passionnante, mêlant affaires familiales, religions, destins tragiques, féminisme, dans une ambiance très romantique et fougueuse, digne d’un roman classique. Les personnages sont excellents, dotés de personnalités variées, crédibles et attachantes. Les petites notes rappelant la nature et le physiques des dragons sont magnifiquement intégrées, les données typiquement dragoniennes subtilement utilisées.
Après la notion fondamentale de la consommation de chair de dragon pour une croissance magique, une autre idée m’a beaucoup plu, dans l’idée elle-même, mais surtout dans la façon où elle est habilement enchevêtrée dans l’histoire : les jeunes dragonnes sont d’un ton doré, qui rosit aux premiers émois (les mères de famille, qui ont eu plusieurs pontes, rougissent). Ainsi, une jeune femelle ayant reçu et accepté une demande en mariage va changer de couleur en un instant, mais aussi toute malheureuse bousculée de trop près par un mâle grossier, même sans rapports effectifs. Cette notion constitue l’un des moteurs de l’intrigue et rappelle avec beaucoup de subtilité la situation d’une jeune fille qui a passé la nuit seule avec un homme, même dans deux chambres séparées, dans une auberge par exemple : aux yeux du monde cette jeune fille doit se marier coûte que coûte.
Le vol des dragons suit également des règles : les ailes ne poussent qu’assez tardivement et les dragonnets ne volent pas ; le jour de culte les femelles de qualité ne volent pas mais marchent posément ; les serviteurs ont les ailes attachés (très serrées quand les maîtres sont sévères) et ne volent jamais, tout comme les pasteurs, mais par choix pour ceux-ci.
Enfin, la mort est une menace permanente : la société consomme ses faibles, les mâles risquent l’affrontement à tout moment et donc la mort et la consommation, les pontes sont dangereuses pour les femelles, les affaiblissant parfois jusqu’à une mort prématurée. Le feu, qui n’arrive que tardivement aux mâles, quoique un signe de puissance, précipite la fin du dragon.
Il y a plein d’autres exemples de l’habilité de l’auteur à nous envoûter par son récit plein de charme et de personnalité. Et si les thèmes Austiniens sont évidents, il apparaissent bien plus comme des clins d’oeils ou un hommage à l’auteur qu’à une spoliation grossière et sans intérêt.
On reconnait régulièrement un type de personnage, une relation entre deux autres, mais à chaque fois nuancé, modéré et intégré à un récit authentique : pas de ridicule patchwork ici, mais un auteur doué et doté d’une réelle personnalité à l’oeuvre, et cela se ressent !
J’espère vraiment que ce livre, pas très long, porté par un style sobre et clair, adapté à un large public, trouvera son chemin jusqu’à nos éditeurs français ; je suis convaincue que ses nombreuses qualités feraient le bonheur de bien des lecteurs.
(Voilà ce que j’avais écrit il y a cinq en découvrant ce roman… comme quoi il ne faut jamais perdre espoir ^-^)
Une suite ne s’impose pas, toutefois j’ai été si charmée par cette lecture que je serais ravie de lire une autre histoire dans le même monde !
Aux Éditions Denoël, collection Lune d’Encre, paru le 21 septembre 2017
416 pages – 21,90 € pour le format papier et 15,99 € pour le format numérique